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Know Hell

 

L’homme, tout habillé de noir, se tenait immobile, bien droit, au bout du zinc. Il était grand, mince. Ses cheveux bruns et raides cachaient la moitié d’un visage très pâle qu’il gardait baissé depuis plus d’une heure. Roulant sous ses paupières lourdes ses yeux parcouraient des fiches bristols, trois fiches, toujours les mêmes. Il avait commandé un café serré qu’il tournait en un mouvement mécanique et obsédant.

Jackie, la patronne du « Reinitas » poussa son mari du coude et tendit sa mâchoire légèrement prognathe en direction du client, elle chuchota en ricanant :

-Il va être froid son jus à Albator !

Jean Marie la regarda avec un sourire salace. Il avait bien vu comment Jackie s’était mordu l’intérieur de la joue quand l’homme en noir était entré dans le bar. Elle l’avait trouvé à son goût et maintenant elle s’agaçait, déçue que l’inconnu n’eût ébauché la moindre tentative de drague à laquelle elle aurait répondu en étalant de façon éhontée toute la palette des ses minauderies habituelles. Ça l’excitait, Jean Marie, de la voir ainsi. Son côté salope insatisfaite et versatile se révélait dans toute sa splendeur. Certes, elle avait du lui en planter des putains de cornes mais c’était sa Jackie et pour toujours. De ça, il en était sûr, encore plus depuis l’histoire avec le gosse.

-Tant pis pour sa gueule, il l’a payé de toute façon. En plus il m’a même laissé la monnaie sur cinq euros ce con!

D’ordinaire, c’est un taiseux le Jean Marie. Sa gouaille, souvent, lui servait à dissimuler son trouble. Il regarda subrepticement la paume de sa main, rien. Pourtant ça lui avait fait froid, glacé même et il était presque surpris de ne rien voir, là où le type l’avait effleuré quand il lui avait agrippé son billet de cinq euros.

-Salut les filles, et tant pis si je me trompe !

Un type, la quarantaine élégante, tout sourire, pénétra dans le bar en se frottant les mains

-Puta Madre, on se gèle les « corones » dehors !!

-Salut mon Pierrot, lança Jackie.

Jean Marie se contenta d’un hochement de tête. Il n’aimait pas Pierrot, ça l’énervait quand il parlait espagnol, tout l’énervait chez lui : son sourire large, son bagou systématique, ses propos superficiels, ses costumes à fines rayures, la façon complice qu’il avait de regarder sa Jackie…

-Alors, les z’amoureux, on est prêt pour le réveillon ?

-Oui, on va fermer plus tôt ce soir, on va faire la fête chez notre grand à Beauvais. Je te fais une noisette mon Pierrot ?

-Si, por favor, Signora !

L’homme en noir avait cessé de touiller son café. Il les regardait, les observait même, avec cette tranquille certitude, cette désinvolte nonchalance des grands fauves face à leurs proies insouciantes.

« Et trois qui font 666 ! Putain de brochette ! »

Ça l’avait fait rire au début cette manie des « six » chez les anciens : approche finale à partir du 6/12 (6+6+6) et jusqu’au 24 /12 (2+4+6+6) soit dix-huit (6+6+6) jours pour établir les « contacts ».Il avait eu le nez creux, enfin, beaucoup de chance pour trouver le couple Salvin. Trois ans qu’il les traçait dans la région et la semaine dernière Lenoir l’avait conduit naturellement aux tenanciers du « Reinitas » où il avait ses habitudes.

Pierre Lenoir : la coïncidence ne cessait de l’amuser, « Zwarte Piet »la traduction littérale de son propre nom en Néerlandais. Pour lui la sélection avait été plus simple et le trouver, une formalité.
Il sortit de sa poche et posa sur le comptoir la lettre du gamin que lui avaient refilée, après enquête, les gens de chez Santa. Il en connaissait les 12 (6+6) mots par cœur, avec les fautes :

« Pour Noël je veu ke mon père est more. IL nous bas ».

Pauvre gosse. Jamais il n’aurait touché un enfant. Leurs parents se servaient souvent de la peur qu’il inspirait pour les faire tenir tranquille, mais, quand il se déplaçait, ce n’était jamais pour un môme…

Pourtant, il a l’air plutôt sympa l’ami Pierrot, il a tout l’attirail du type débonnaire, du gars de bonne compagnie prompt à payer son verre ou à raconter « la dernière », toujours un sourire appuyé ou un compliment servi chaud aux femmes qu’il définissait comme « baisables », mais putain, l’âme noire qu’il se trimballe, l’apôtre, sous son masque bien ajusté de chic type. C’était pratique pour lui de discerner ses « états d’âme ». Ça lui permettait de valider ses choix, d’être sûr.

Il les regarda de nouveau. La fumée de suie qui émanait de Pierre Lenoir couvrait presque totalement le plafond du bar, les « nuages » au dessus du couple, plus compacts étaient soudés l’un à l’autre.

Pour eux, il avait déjà décidé : ils crameraient, demain à 4H20 de matin dans leur bagnole au kilomètre dix-huit (6+6+6) sur la route de Méru. A l’endroit même où ils avaient shooté le gamin en 2005. Il avait lu dans le journal, quand il cherchait leur trace que le môme avait agonisé près de deux heures. Ce sera elle qui conduira, lui sera trop cuit, comme d’habitude, comme la dernière fois. Voilà, réglé. Un platane et hop, une bonne crémation !

Pour Lenoir, il était indécis. Il voulait un truc bien gore, une mort stupide, une lente agonie. Mais d’abord, il fallait établir le « contact ». Pour les Salvin, c’était fait, quand il avait payé le café au vieux. Il lui avait effleuré la main, c’était suffisant…pour les deux.

-Bonjour, je m’appelle Pierre Lenoir, agent immobilier à Méru !

Il venait vers lui la main tendue. C’était trop simple. Plus besoin de se creuser la tête. Il aurait établi le contact de toute façon, il n’en doutait pas, un léger frôlement du bout des doigts suffisait. Mais il trouvait ça farce que Lenoir vienne à lui ainsi, qu’il se jette littéralement dans la gueule du loup.

-Hans Trapp, dit-il en lui serrant la main.

Lenoir sursauta et retira sa main un peu trop vite. Le contact glacé de la main de l’inconnu l’avait désagréablement surpris. Il se reprit et demanda d’un ton affable et rigolard :

-Ach, Alssacien ! Vous êtes nouveau sur Méru ?

-De passage seulement.

-« Bas sache », continua Lenoir - dans une piètre imitation de l’accent germanique - en élevant la voix et en balançant un clin d’œil appuyé à Jackie. Attention, si vous n’êtes « bas sache », Papa Noël ne vous apportera rien cette nuit !

Puis il partit dans un grand rire auquel des hennissements aigus firent écho. Jean Marie se contenta de hausser les épaules. Ça l’énervait aussi quand elle riait trop fort, surtout aux blagues vaseuses de ce grand con.

Hans Pratt regarda Pierre Lenoir fixement.

-Tout le monde a droit à son cadeau de Noël, non ? Et je suis sûr que vous allez être gâtés. Tous les trois, ajouta-il en rassemblant ses fiches qu’il glissa dans une des poches de son grand manteau.

-Je dois partir, j’ai fini mon travail.

L’homme en noir traversa le bar. Jean Marie nota qu’il n’avait pas bu son café et il trouva ça bizarre.

Pierre Lenoir le suivit des yeux en se tapotant la tempe de l’index. Il déclencha, chez Jackie, une autre série de hennissements en balançant à la cantonade « Choiyeux Noëlleuuuhhh » d’un ton goguenard et ajouta :

-Je vais aussi y aller Amigos, j’ai des invités ce soir et six douzaines d’huitres à ouvrir.

Six douzaines (6+6+6) pensa Hans Pratt en souriant, la main sur la porte. Il se retourna :

-Joyeux Noël !

Silencieusement, ils le regardèrent s’éloigner dans la rue obscure.

Lenoir frappa dans ses mains comme pour dissiper la lourde atmosphère qui semblait s’installer.

-Y’en a vraiment, j’vous jure qui n’ont pas la lumière à tous les étages ! Vous avez vu ce look ? Mais c’est qu’il nous foutrait les ch’tons ce Stupido !

Puis il posa une pièce de deux euros sur le comptoir, remonta le col de son manteau anthracite, sortit une paire de gants de sa poche, les enfila, puis fit un grand salut au couple :

-Bon allez, je file ! Joyeux Noël, compadres !

LE PARISIEN -Edition de l’Oise- 25/12/2008

Nuit de Noël : accidents tragiques.

La commune de Méru est endeuillée par le décès de trois de ses concitoyens :
Jackie et Jean Marie Salvin, propriétaire du Bar-tabac « le Reinitas », morts carbonisés dans l’incendie de leur véhicule consécutif à une sortie de route.
Pierre Lenoir, gérant de l’agence de la mairie, décédé à l’hôpital suite à une blessure à la gorge. Les circonstances de cet accident sont encore floues mais selon nos sources, Monsieur Pierre Lenoir se serait blessé mortellement en ouvrant des huitres pour le réveillon.
L’ensemble de la rédaction présente ses sincères condoléances aux familles.

Hans Pratt replia le journal et le jeta sur le dessus de la pile des autres quotidiens régionaux qu’il avait posés, sur le banc, à côté de lui. Il avait tout vérifié, entouré d’un trait de feutre noir, un à un, tous les faits divers à l’issue fatale dont les noms des victimes « accidentelles » correspondaient à ceux inscrits sur ses fiches.

Mission accomplie, se dit-il, plus qu’à faire mon rapport. Pour lui, tout s’arrêtait là, jusqu’à l’année prochaine. Il pensa à l’équipe de Santa. Ils devaient être sur les rotules. Il avait toujours pensé qu’il était plus éreintant de faire le bien. D’un autre côté, lui aussi, il faisait le bien. Il rendait service à l’humanité en éliminant tous ces pourris.

Il étira ses jambes, bailla et sortit de sa poche la macabre liste. C’est vrai que sur le papier ça avait de la gueule…666 noms, 666 salauds ordinaires.

A la suite de chaque nom barré il avait dessiné en s’appliquant son logotype personnel : une verge de bois souple reliée à un long manche de peuplier par un lacet de cuir : un fléau.






Enregistré le 5 Septembre 2011 à 10:19
par 770362

Oeuvre Originale

Auteur :
Frank Vassal
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Créé et hebergé par Capit


L’homme, tout habillé de noir, se tenait immobile, bien droit, au bout du zinc. Il était grand, mince. Ses cheveux bruns et raides cachaient la moitié d’un visage très pâle qu’il gardait baissé depuis
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