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Misoto

Impression :

(Détail)
Sur un pont arqué, au bois ruisselant de rosée, elle avance lentement, en silence.
Chacun de ses pas froisse un tapis rose, brodé en pétales de cerisier.
Au dessus d'elle, des papillons blancs agitent leurs ailes en éventails et, sous ses pieds, à la surface de l'étang, les ides déposent de rouges baisers dont l'onde vient clapoter sur un berceau de nénuphars.
Misoto a seize ans et c'est le printemps. Elle tourne avec grâce, d'un geste presque invisible, une ombrelle blanche, méduse flottant dans le ciel. C'est le moment de la journée qu'elle préfère, une promenade matinale, comme un petit déjeuner picoré dans un jardin d'eau.
Les parfums sont légers mais ses jours (à elle) sont comptés.
Elle pose quelques phalanges sur ses lèvres fraiches, elle réprime un bâillement, un bâillement de nausée.
Au loin se profile une silhouette fière, celle d'Okasan (Mère), qui glisse à sa rencontre.

- Misoto, ce soir nous recevons un de nos hôtes les plus respectables, Mr Yuan. Il revient d'un voyage professionnel en Chine qui a duré un mois. Il vous a choisie, un jour il deviendra peut-être votre danna*, faites honneur à notre maison.
Misoto se tait.
Toute réplique serait inattendue, incongrue, déplacée et fâcherait le décor.
On ne répond pas devant Mère, on acquiesce.
Misoto incline à peine son visage blanc, fardé de plomb; elle a entendu...
«Un de nos hôtes les plus respectables? le plus riche surtout et le plus détestable,le plus vil, un marchand libidineux et répugnant» songea-t-elle. Elle n'en voulait pas à Mère, Mère... elle répéta pour elle-même ce mot étrange, dont le sens prenait en cet instant une saveur amère...

La pénombre s'était emparée de l'okiya(maison de geisha).
Misoto avait revêtu un kimono rouge vif, dont la soie frissonna quand elle referma derrière elle le paravent coulissant.
La lumière tamisée était impuissante à dissimuler le visage congestionné, de désir et d'alcool, de l'honorable Mr Yuan.
Elle s'inclina, aussi respectueusement qu'elle en eût le courage, puis s'agenouilla devant un plateau en bambou.
Elle maitrisait parfaitement le chanoyu (cérémonie du thé), tout devait être parfait, ce soir plus que jamais.
Chaque objet se trouve à a sa place, dictée par le protocole du sadō (l'art du thé).
Un brasero, une théière, un pot d'eau en laque, une tasse, une serviette en éponge, un fouet et une louche, et un dessous de théière.
Misoto a ajouté quelques roses blanches, disposées avec soin dans un vase long et fin.
Elle les a choisies pour leur beauté et l'absence de tout parfum, les senteurs d'encens et de thé vert devant être les seules à se conjuguer.
Avec des gestes délicats, infiniment lents, elle commence un ballet hypnotique.
A chaque instant, il ne peut y avoir qu'une seule pièce dans les airs, elle doit reprendre ensuite exactement la même position qu'avant son envol et le trajet du retour doit imiter celui de l'aller, comme une remontée dans le temps.


Mr Yuan est subjugué.
Les vapeurs odorantes du thé, que Misoto vient de lui offrir, s'engouffrent dans sa bouche béante. Quand il revient à lui, c'est pour partir d'un rire stupide et indécent, dont l'amplitude augmente progressivement avant d'être annihilée par une toux asphyxiante.
Misoto reste impassible.
Mr Yuan, gêné et vexé, se venge: "Alors, qu'attends-tu? distrais moi, joue et chante... allez, dépêche toi!"
Misoto obéit avec docilité, on ne refuse pas la demande d'un condamné.
Des notes aiguës, pleurées par le shamisen (instrument à trois cordes), dissipent très vite l'embarras et la colère de l'honorable Mr Yuan. Et la voix mélodieuse de la geisha finit de l'apaiser, sa voix et le narcotique qu'elle a dilué dans sa tasse... elle a procédé avec adresse et discrétion, d'un geste invisible aux yeux bouffis de son hôte.
Misoto n'eut pas le temps d'arriver au terme de sa berceuse, les ronflements témoignaient avec vigueur de l'état avancé de leur géniteur. Elle sourit faiblement, se redressa pour se retrouver dans le dos du marchand et se saisit du katana dont il s'était défait. Elle caressa le plat du métal, doux et lisse comme une peau de bébé.
Elle fit siffler la lame dans l'air, comme son père lui avait enseigné, pour s'assurer qu'elle soit aiguisée. Puis elle s'amusa à le vérifier, elle se posta devant l'homme assoupi et, après avoir relevé sa tête avachie, d'un trait vif et précis, elle fit rouler au sol les six boutons dorés de sa tunique.
Il maugréa timidement. Pour éviter qu'il ne se rendorme, Misoto lui entailla doublement le visage. Sur chacune des joues, un filet sanguinolent tentait de rejoindre l'autre.
Une dernière coquetterie... Elle voulait lire dans les yeux de son bourreau la peur de la victime et l'effarement, la douleur, l'incompréhension et peut-être même des larmes de pitié. Elle ne s'accorda pas un temps suffisant pour jouir de ce plaisir, elle craignait de faiblir au dernier moment.
L'honorable Mr Yuan put tout juste gémir en pressant ses blessures.
Le Katana, tenu à deux mains, plongea avec violence sur le crâne dégarni qu'il divisa en deux parties égales et pendantes, créant une fontaine d'où jaillissaient des gerbes d'un rouge vif. Le sang glissait sur la soie et marbrait les roses blanches de larmes de revanche.
Misoto sourit franchement, humecta ses lèvres d'un peu de liquide chaud recueilli sur son kimono, le mélangea à sa salive et projeta une boule rose et visqueuse sur le corps sans vie de l'honorable Mr Yuan.

Puis elle ôta chaussettes et sandales, dénoua son obi, se débarrassa du kimono et des sous-vêtements, défit son chignon. Elle s'agenouilla, nue, devant le plateau; elle déplia la serviette en éponge, essuya méticuleusement tasse et théière et porta le breuvage encore chaud à sa bouche.
Elle ne serait jamais mère, elle ne serait jamais Mère, elle fut juste une promesse de geisha. Et sa fille (car c'était une fille, elle le savait sans besoin de preuve) n'aurait pas à supporter le déshonneur et l'humiliation de sa mère.
Elle caressa son petit ventre arrondi.
"Dors bien, ma petite fille bâtarde, dors bien..."
Elle s'efforça de sourire une dernière fois pour se donner courage et saisit le tantō(sabre japonais, court, utilisé lors du suicide rituel, le Seppuku) qu'elle avait dissimulé dans le **takamakura.
Le corps d'une belle jeune fille nue, au visage maquillé comme celui d'un clown grimaçant de douleur, repose au sol. A ses côtés, un sabre au manche noir porte les marques d'une croix gravée sur un tronc.

* Chaque geisha avait un protecteur, un danna, qui lui versait une pension mensuelle. Le dépucelage de la geisha était la prérogative du danna mais dans certains cas la maison en confiait le soin à un homme choisi pour sa délicatesse et qui payait très cher pour ce privilège

** * Afin de ne pas aplatir leur coiffure, les geisha doivent dormir sur un «repose-nuque », le takamakura, qui empêche la coiffure de s'aplatir.


Enregistré le 19 Novembre 2010 à 13:07
par 1157800

Oeuvre Originale

Auteur :
Bringer
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Sur un pont arqué, au bois ruisselant de rosée, elle avance lentement, en silence. Chacun de ses pas froisse un tapis rose, brodé en pétales de cerisier. Au dessus d'elle, des papillons blancs agitent
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