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Pour aller plus loin - Qq réflexions sur l'homme & le monde, et sur les rapports hommes-femmes

Impression :

(Détail)
Pour aller plus loin



Sur la position de l'homme dans la nature, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager cette très jolie Fable de Gottfried Keller :

Fable

A l'heure du crépuscule, il y avait dans un pré trois ou quatre lucioles, sous les herbes et les fleurs, et on les voyait rapprocher leurs têtes de façon énigmatique, ramper avec empressement ici et là, et discuter avec ardeur, de sorte qu'on pouvait croire que quelque chose de très important était à l'œuvre.
Or, lorsque la nuit tomba sur les champs et les parcelles, et que les étoiles se mirent à briller dans le ciel, voici que les lucioles grimpèrent sur un brin d'herbe élevé, et s'adressèrent aux étoiles :
"Ô chères petites étoiles! Vous devez certes être bien fatiguées de veiller ainsi toute la nuit; aussi allez donc dormir un peu et ne vous faites pas de souci : pendant ce temps nous illuminerons la terre pour vous!"
Les étoiles échangèrent des sourires et, par plaisanterie, se cachèrent derrière les nuages; alors les lucioles brillèrent de toutes leurs forces durant toute la nuit; et au matin, ces braves bestioles croyaient bien avoir éclairé la terre.


Bon, la traduction étant de moi, elle vaut ce qu'elle vaut sur le plan stylistique. Mais ce qui compte, c'est le contenu.
En effet, dans sa simplicité bucolique, ce texte est riche d'interprétations.
Pour ma part, je pars de l'idée que les lucioles, ce sont les hommes dans leur vanité mais aussi dans leur courage.

On peut voir dans ce texte une déclaration d'humilité : "nous ne sommes rien dans l'Univers, insignifiants face à l'Infini", avec d'énormes majuscules, Univers et Infini étant dans ce cas des métaphores pour Dieu, conçu comme une puissance tutélaire.
De là à se complaire dans la soumission à un Créateur supposé, il n'y a qu'un pas. Une fois le pas franchi, c'est la porte ouverte à tout le fatras religieux et au règne de l'irrationnel.
S'ensuit le pouvoir exorbitant que nous accordons sur nos vies à tous ceux, gourous, voyants, marabouts et curés de toutes les confessions, qui se réclament de l'irrationnel et qui se nourrissent de nos peurs, et avant tout de la peur de la mort.
Et une fois tombés dans cette ornière spirituelle, quoi de plus facile pour un homme (ou une femme) politique habile que de capter notre attention et nos suffrages en se présentant comme un sauveur suprême, un homme providentiel, à qui nous pourrons aveuglément confier nos destinées ?


Pour ces raisons, je préfère voir dans ce texte avant tout l'expression d'un attachement profond à l'humanité, malgré ses faiblesses et sa présomption (ou peut-être justement à cause d'elles).
Cela me semblerait d'ailleurs mieux correspondre à la personnalité de l'auteur, qui fut un ardent humaniste.

Oui, peut-être que nous ne sommes que de misérables vers luisants, peut-être n'atteindrons-nous jamais les étoiles —mais du moins nous y aspirons.

Et dans cette aspiration il y a une confiance dans le potentiel collectif de l'humanité que je trouve très belle.
Insignifiantes lucioles —peut-être; mais du moins nous brillons : de l'étincelle de la pensée, de la lumière de la raison. "We all shine on, like the moon, and the stars, and the sun..." (John Lennon, Instant Karma)

Lumière fragile, certes : car dans notre époque de technologie triomphante et omniprésente, on pourrait avoir l'illusion que nous maîtrisons notre existence. Loin s'en faut.
Car il ne faut pas confondre la raison avec la technologie : quand des scientifiques consacrent du temps à rechercher les "meilleures" méthodes pour exécuter un condamné à mort, ou bien leur énergie à imaginer des armes de plus en plus élaborées, pour une destruction de plus en plus massive, est-ce rationnel du point de vue de l'humanité ?

La raison n'est pas un projecteur implacable éclairant inexorablement des pans d'ombre de plus en plus réduits; elle est une frêle bougie perdue dans un océan d'obscurité. Particulièrement dans notre époque de réaction politique triomphante et de régression dans tous les domaines, avec le retour d'idéologies religieuses que l'on aurait pu croire disparues depuis la fin du Moyen-Âge. Et jamais on n'a vu autant d'engouement pour les astrologues, voyants, devins, sectes, médecines parallèles et autres gourous.
Cet engouement s'explique par la pression d'un système économique aveugle et fou, qui n'a rien d'autre à offrir que l'enrichissement éhonté d'une minorité, l'appauvrissement progressif de la majorité (les deux étant liés) et, pour tous, l'incertitude du lendemain.

Préserver la raison est un combat de tous les instants, jusqu'à ce que l'homme parvienne à construire un système économique rationnel, qui ne marcherait plus sur la tête.
Après 3 millions d'années de lutte pour la survie et d'évolution, l'être humain mérite mieux que notre système de fous actuel.
Parviendrons-nous un jour à rejeter, avec le carcan de l'oppression, celui des croyances et de l'ignorance, pour nous redresser enfin, et être nos propres dieux ?

Comme l'écrit Eugène Pottier (également l'auteur des paroles de l'Internationale):
"L'insurgé! son vrai nom c'est l'homme
Qui n'est plus la bête de somme,
Qui n'obéit qu'à la raison
Et qui marche avec confiance,
Car le soleil de la science
Se lève rouge à l'horizon."


... Toi qui m'as lu jusqu'ici, permets-moi de m'incliner devant toi. Je te remercie pour ton intérêt, et je salue ton endurance.
C'est peut-être quelqu'un comme toi que j'ai toujours voulu connaître...
Je t'imagine belle; car des qualités telles que patience, curiosité intellectuelle, goût de la confrontation des idées, modestie quant à son savoir et ambition quant à ses connaissances, générosité y compris de son temps, ouverture d'esprit, sont autant d'indices d'une grande beauté intérieure, laquelle se traduit presque toujours par une beauté extérieure réelle et durable (car ne devant rien aux artifices).

Si par hasard un homme me lit : salut à toi, camarade miscellaniste du cœur!
A propos de bien des hommes qui perdent la tête à la vue d'une simple paire de seins, partages-tu mon mépris apitoyé pour ces chiens en chasse aux réactions pavloviennes dès qu'ils voient une blonde aux yeux bleus? Déplores-tu, en tant qu'homme, notre parenté, si faible soit-elle, avec ces pauvres êtres qui dès lors ne voient pas plus loin que le bout de leur nez (et quand je dis leur nez...) ? Regrettes-tu avec moi que ces malheureux, s'imaginant voir dans le mot "testicule" un simple diminutif de "tête", se croient tenus de penser avec , pour notre plus grande honte ? Penses-tu que l'on puisse admirer la beauté d'une femme sans pour autant sombrer dans le ridicule, sans remuer la queue, sans perdre sa dignité?
As-tu à l'esprit cette parole du grand socialiste Fourier : "Partout où l'homme a dégradé la femme, il s'est dégradé lui-même." ?
Si oui, alors gloire à toi! Car grâce à toi et à ceux qui par bonheur te ressemblent, je puis revendiquer sans honte ma virilité, même si souvent les apparences sont contre nous!

Eh, toi la fille qui ricanes, convaincue de rechercher chez un homme des qualités "supérieures", songe que pour moi le "ch. homme 1m80, sportif, présentant bien" n'est jamais que l'équivalent féminin du "Si tu es blonde à forte poitrine".

Même dose de préjugés et d'idées préconçues, même aspiration inconsciente au formatage, même désir de trouver chez l'autre avant tout une image flatteuse renvoyée à nous-mêmes.

Et au-delà, voici d'ailleurs ce qu'en dit (bien mieux que moi) un grand écrivain :

"Ma beauté, c'est-à-dire une certaine longueur de viande, un certain poids de viande, et des osselets de bouche au complet, trente-deux, vous pourrez contrôler tout à l'heure avec un petit miroir comme chez le dentiste [...]
Cette longueur, ce poids et ces osselets, si je les ai, elle sera un ange, une moniale d'amour, une sainte. Mais si je ne les ai pas, malheur à moi! Serais-je un génie de bonté et d'intelligence et l'adorerais-je, si je ne peux lui offrir que cent cinquante centimètres de viande, son âme immortelle ne marchera pas, et jamais elle ne m'aimera de toute son âme immortelle, jamais elle ne sera pour moi un ange, une héroïne prête à tous les sacrifices.
Voyez les annonces matrimoniales, l'importance que ces jeunes idéalistes accordent aux centimètres du monsieur qu'elles cherchent. Eh là! crient ces annonces, il nous faut cent soixante-dix centimètres de viande au moins et qu'elle soit bronzée! Et si le malheureux ne peut proposer qu'une petite longueur, elles crachent dessus. Donc, si ne mesurant par hypothèse que ces malheureux cent cinquante centimètres, j'essaie tout de même de lui dire mon amour le plus vrai, elle sera une pécore sans cœur, et elle toisera ma brièveté avec un air dégoûté! [...]

Affreux. Car cette beauté qu'elles veulent toutes, paupières battantes, cette beauté virile qui est haute taille, muscles durs et dents mordeuses, cette beauté qu'est-elle sinon témoignage de jeunesse et de santé, c'est-à-dire de force physique, c'est-à-dire de ce pouvoir de combattre et de nuire qui en est la preuve, et dont le comble, la sanction et l'ultime secrète racine est le pouvoir de tuer, l'antique pouvoir de l'âge de pierre, et c'est ce pouvoir que cherche l'inconscient des délicieuses, croyantes et spiritualistes. [...] Bref, pour qu'elles tombent en amour il faut qu'elles me sentent tueur virtuel, capable de les protéger. [...]

En silence, elle proteste, me trouve d'esprit bas. Elle est tellement persuadée que ce qui compte pour elle, c'est la culture, la distinction, la délicatesse des sentiments, l'honnêteté, la loyauté, la générosité, l'amour de la nature, et caetera. Mais, idiote, ne vois-tu pas que toutes ces noblesses sont signes de l'appartenance à la classe des puissants, et que c'est la raison profonde, secrète, inconnue de toi, pour quoi tu y attaches un tel prix. [...]
Il a dit qu'il aime Kafka. Alors, l'idiote est ravie. Elle croit que c'est parce qu'il est bien intellectuellement. En réalité, c'est parce qu'il est bien socialement. Parler de Kafka, de Proust ou de Bach, c'est du même genre que les bonnes manières à table, que couper le pain avec la main et non avec le couteau, que manger la bouche close. Honnêteté, loyauté, générosité, amour de la nature sont aussi signes d'appartenance sociale. Les privilégiés ont du fric : pourquoi ne seraient-ils pas honnêtes ou généreux ? Ils sont protégés du berceau à la tombe, la société leur est douce : pourquoi seraient-ils dissimulés ou menteurs ? Quant à l'amour de la nature, il n'abonde pas dans les bidonvilles. Il y faut des rentes. Et la distinction, qu'est-ce, sinon les manières et le vocabulaire en usage dans la classe des puissants. [...]
Tout cela, honnêteté, loyauté, générosité, amour de la nature, distinction, toutes ces joliesses sont preuves d'appartenance à la classe dirigeante, et c'est pourquoi vous y attachez une telle importance, prétendument morale. Preuve de votre adoration de la force!
Oui, de la force, car par leur richesse, leurs alliances, leurs amitiés et leurs relations, les importants sociaux ont le pouvoir de nuire. De là je conclus que votre respect de la culture, apanage de la caste des puissants, n'est en fin de compte, et au plus profond, que respect du pouvoir de tuer, respect secret, inconnu de vous-même. Bien sûr, vous souriez. Ils souriront tous et ils hausseront les épaules. Ma vérité est désobligeante."

Albert Cohen, Belle du Seigneur.

Ce roman se situe dans les années Trente; entre-temps l'accès à la culture s'est, fort heureusement, démocratisé, grâce au magnifique travail des enseignants—gloire à eux! Travail de fourmi, peu gratifiant sur le court terme, mais combien précieux et indispensable! Car malgré les limites du système scolaire actuel (qui ne fait que refléter les tares de notre système social), ce travail nous permet de nous approprier cette culture, et ce merveilleux outil qu'est le langage, au lieu de l'abandonner aux privilégiés!
On peut voir à ce sujet le beau film de Coline Serreau, Saint-Jacques La Mecque, avec la scène de la prof de français et du gamin de la cité, sur la différence entre le "français n°1" et le "français n°2". Enthousiasmant!


Pour terminer ces réflexions, car je ne voudrais pas abuser de ta patience (et aussi parce que nous aurons bien le temps d'échanger des idées si nos chemins se croisent), voici deux citations d'un autre écrivain humaniste, sur les rapports entre hommes et femmes :


"Certes, j'ai pour elle gratitude et amitié. Mais le premier feu du désir passé, est-ce que je l'aime ? Je veux dire est-ce que je l'aime plus que j'aime Emmanuel, Peyssou ou Meyssonnier ? Et pourquoi aimerait-on davantage une femme—sous prétexte qu'on couche avec elle—que son ami. Je soupçonne beaucoup de mensonge et de conventions dans ce romantisme de pacotille."


"En sa compagnie, j'éprouve toujours un sentiment d'intimité, de confiance et de mélancolie. J'ai failli l'épouser et loin de m'en vouloir de cet échec, elle me garde de l'amitié. Je l'en estime. Pas une fille sur mille, je crois, n'aurait réagi comme elle. Et moi, chaque fois que je la rencontre, je me dis, non sans regret, voilà une des routes possibles que ma vie aurait pu prendre. Je me pose des questions sur ce possible, et des questions tantalisantes puisque je ne peux y répondre. Je me dis une fois de plus qu'aucun homme ne peut affirmer qu'il aurait été heureux auprès d'une femme avant d'avoir tenté l'expérience. Et s'il la tente, qu'elle soit heureuse ou malheureuse, l'expérience cesse d'en être une pour devenir sa vie."

Robert Merle, Malevil.


Pour moi, je regrette fréquemment de ne pas avoir plusieurs vies, disons deux à trois milliards, car chaque femme sur terre mériterait sans doute une vie entière d'attention.
Mais comme je n'ai qu'une vie—en tout cas une seule dont je sois absolument sûr—il faudra bien choisir, c'est-à-dire exclure.
Si toi qui me lis, si toi la belle tu aspires comme moi à embrasser la cause de l'humanité, peut-être ensemble n'aurons-nous pas trop, en se choisissant l'un l'autre, le sentiment d'exclure tous les autres.

Je t'embrasse.



Enregistré le 20 Aout 2008 à 11:45
par Gemut - 2151893 lui écrire blog
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