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Questions / réponses sur la sexualité

COMPTES RENDUS / BOOK REVIEW

COMPTES RENDUES/ BOOK REVIEW

Ted Myers, Gaston Godin, Liviana Calzavara, Jean Lambert et David Locker en collaboration avec la Société canadienne du sida, représentée par Kevin Orr, Ken Morrison et vingt-six de ses organismes membres.
L’Enquête canadienne sur l’infection à VIH auprès des hommes gais et bisexuels: au masculin, Société canadienne du sida, Ottawa, 1993, 98 pages

 

Selon les statistiques épidémiologiques du pays sur l’infection par le VIH et le sida, les hommes gais et bisexuels sont les personnes les plus touchées par le VIH et le sida au Canada. Pourtant, peu de données nationales existent sur ces populations. La rareté de la recherche canadienne et de l’information sur ces populations renvoie, d’une part, à l’ostracisme que vivent les homosexuels et, d’autre part, aux représentations courantes de la sexualité gaie en rapport avec cette nouvelle épidémie (Watney, 1989). Beaucoup d’hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes préfèrent garder l’anonymat et ne parlent pas ouvertement de leur sexualité. Refusant de s’identifier à l’image péjorative qui a été construite des personnes infectées par le VIH et des tabous associés à la sexualité gaie, ces hommes, par le fait même, deviennent souvent inaccessibles aux chercheurs en matière d’éducation préventive contre l’infection par le VIH.

On peut qualifier l’Enquête canadienne sur l’infection à VIH auprès des hommes gais et bisexuels: au masculin d’innovatrice. Il s’agit de la première enquête nationale qui se penche précisément sur les préoccupations, connaissances, attitudes, et comportements liés à l’infection par le VIH, de la population d’hommes gais et bisexuels au Canada. Quoiqu’elle n’ait pas approfondi l’analyse des déterminants sociaux et politiques qui entourent la question du sida pour les communautés gaies, cette enquête nous renseigne sur les hommes gais et bisexuels qui y ont participé. Le questionnaire concernait leurs relations sexuelles, certains problèmes qu’ils éprouvent face au VIH/sida et le dépistage des anticorps du VIH. Recrutés dans les bars, les établissements de bains saunas et les danses communautaires à travers le pays, plus de 4 800 hommes ont répondu au questionnaire de recherche En tout, sept régions géographiques comprenant un total de 35 villes ou régions métropolitaines ont été recensées.

Partant des prémisses de la théorie du comportement planifié élaborée par Ajzen (1985), les auteurs de la présente enquête postulent qu’une éducation préventive adéquate et appropriée peut modifier le comportement. Selon cette perspective, la motivation personnelle est perçue sous sa dimension cognitive, en termes d’attitudes et de connaissances, et constitue la première étape vers l’adoption d’un comportement sexuel sécuritaire dans les contextes sociaux d’homosexualité et de bisexualité masculines. Il conviendra donc, selon Myers et ses collègues, d’identifier d’abord les différentes variables cognitives impliquées dans l’adoption des comportements à risques ainsi que dans l’adoption de comportements préventifs chez ces hommes au Canada.

Les auteurs de l’enquête soulèvent que de façon générale, dans la littérature recensée, les pratiques sexuelles à risques élevés chez les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes, sont associées avec l’incapacité de modifier leur comportement, la difficulté à contrôler leurs impulsions sexuelles, la préférence pour ce type de sexualité, un diagnostic de séronégativité et la perception que leurs amis adoptent également des comportements à risques élevés. De plus, l’identité gaie, les croyances sur la santé, les comportements sexuels passés et la consommation de drogues ou d’alcool semblent être des facteurs importants qui influencent les conduites sexuelles risquées.

À notre avis, certains de ces facteurs en disent long sur la conception même de la sexualité masculine et sur la manière dont on se représente la sexualité entre hommes. Dans ce sens, affirmer que les hommes ne sont pas capables de contrôler leurs impulsions sexuelles, ou encore de les changer, illustre comment les représentations de la sexualité gaie s’inscrivent également dans un système historique d’explications et de croyances à l’égard de la "nature humaine". Par surcroît, les relations sexuelles entre hommes deviennent un échec à la Nature, plutôt qu’une variante de la réciprocité sexuelle (Connell et Dowsett, 1992). Cette pensée naturaliste de la sexualité s’organise autour de l’idée qu’un patron donné de la sexualité est inhérent à la constitution humaine et ne peut expliquer la variabilité sexuelle que par un recours à des euphémismes du genre qui préfèrent ce type de sexualité.

Par ailleurs, en ce qui a trait aux variables cognitives évoquées précédemment, les auteurs notent que l’adoption de comportements préventifs chez ces hommes relève plutôt de la connaissance des divers aspects du sida, d’une attitude plus positive envers l’utilisation du condom, d’un degré élevé d’affirmation de soi, et du fait de connaître des personnes décédées du sida. Toutefois, si la relation sexuelle a lieu en dehors d’une relation stable, l’adoption du sécurisexe semble d’autant plus imprévisible. Et, en ce qui concerne la modification du comportement, celle-ci semble être modulée par des attitudes positives face aux comportements préventifs, la crainte de contracter le sida ainsi que les attitudes perçues des pairs et du réseau social.

À la lecture des résultats obtenus, les statistiques révèlent que le sécurisexe semble être le type de sexualité privilégiée par les hommes qui ont participé à cette enquête. Ainsi, les activités sexuelles les plus fréquemment pratiquées au cours des trois mois précédant l’enquête sont toutes des activités sexuelles dites "sans risque" ou "à faible risque" de contracter l’infection par le VIH. Par ailleurs, plus des trois quarts des hommes interrogés avaient eu des relations sexuelles à risques réduits dans les trois mois précédant l’enquête, alors que 23 % d’entre eux ont eu au moins une relation sexuelle anale sans condom. D’autre part, les auteurs ont constaté que les hommes âgés de moins de 25 ans sont plus susceptibles d’avoir des relations anales sans condom. Ces derniers ne semblent pas utiliser le condom aussi fréquemment que les autres hommes.

De façon générale les résultats de cette enquête démontrent, selon les auteurs, que les hommes gais et bisexuels canadiens ont commencé à faire des choix pour prévenir le VIH et le sida. Pour ces raisons, les auteurs croient que cette enquête servira d’outil pour aider les personnes et les groupes travaillant auprès de ces populations à élaborer des programmes d’éducation et de soutien plus efficaces. Des données pertinentes sur la spécificité culturelle des anglophones et des francophones canadiens, sur l’incidence de la monogamie sérielle chez ces populations ainsi que sur l’érotisation et le caractère explicite de l’éducation préventive, sont analysées brièvement dans la discussion des auteurs.

Cette recherche, comme bien d’autres, pose la question de l’orientation sexuelle. Elle soulève par le fait même le manque de clarté définitionnelle de cette notion et suggère implicitement que les concepts d’homosexualité et de bisexualité sont flous. Alors que la plupart des répondants se considèrent "gais" ou "homosexuels", presque la moitié de ceux-ci ont déclaré avoir déjà eu des relations sexuelles avec une femme à un moment donné. Ces catégories, tout comme celle de l’hétérosexualité, restent encore à être étudiées à fond et de façon critique.

Maria Nengeh Mensah,
intervenante psychosociale
spécialisée en VIH/sida

RÉFÉRENCES
Azjen, I. (1985). "From Intention to Actions: A Theory of Planned Behavior", dans J. Kuhl; J. Beckman (éd.): Action-Control: From Cognition to Behavior (p. 11-39). Heidelberg: Springer.

Connell, R. W.; Dowsett, G. W. (1992). Rethinking Sex: Social Theory and Sexuality Research. Philadelphie: Temple University Press.

Watney, S. (1989). "Safer Representations", dans S. Watney (éd.): Policing Desire: Pornography, AIDS, and the Media (p. 123-135). Minneapolis: University of Minnesota Press.

Rommel Mendès-Leite et Pierre-Olivier de Busscher (éditeurs)
Gay Studies from the French Cultures.
Voices from France, Belgium, Brazil, Canada and the Netherlands

Harrington Park Press, New York, 1993, 340 pages.

 

Ce recueil d’articles, publié simultanément comme volume 25 de la revue Journal of Homosexuality, a le mérite de faire connaître à des lecteurs de langue anglaise certains courants de la recherche francophone. Toutefois, en dépit du titre, il s’agit presque exclusivement de recherches françaises: un seul article provient du Québec et la production québécoise sur l’homosexualité est tout à fait ignorée.

Pour les lecteurs déjà familiers avec la recherche française sur la sexualité en général et sur l’homosexualité en particulier, ce livre n’apportera que peu d’éléments vraiment nouveaux. L’ensemble des textes réunis dresse, en quelque sorte, une synthèse de travaux et de courants de pensée des années soixante-dix et quatre-vingt. Aussi, la première partie, intitulée avec justesse Theorical Background remplit efficacement sa fonction, avec des articles des sociologues Rommel Mendès-Leite, Michel Maffesoli, Jean-Manuel De Queiroz et Brigitte Lhomond.

Les autres portions du recueil sont consacrées à des études d’ordre historique. Quelques contributions plus originales sortent du rang, entre autres l’étude de la sociologue québécoise Line Chamberland sur l’évolution du milieu des bars lesbiens de 1955 à 1975. Dans un texte vivant, rempli de détails et d’anecdotes, l’auteure étudie une réalité méconnue. Y sont décrites et interprétées les transformations qu’apportèrent les décennies soixante et soixante-dix au fonctionnement des bars lesbiens et, surtout, au profil de leur clientèle.

Dans un article malheureusement trop sommaire, dans lequel il ne fait qu’esquisser sa thématique, le belge Rudi Bleys brosse un tableau de l’évolution du tourisme sexuel "gai", et de l’imaginaire qu’il entretient, tant du côté des "visités" que des visiteurs. Au moment où le tourisme sexuel en général — notamment asiatique — est un sujet d’actualité, où l’expansion du sida qui lui est attribuée devient une préoccupation croissante, on aurait souhaité davantage qu’une ligne ou deux à ce propos. Bref, un sujet neuf et percutant, mais un traitement très superficiel. Peut-être cela donnera-t-il à d’autres le goût d’explorer davantage la question.

Enfin, l’article du défunt Michael Pollak (à qui un hommage est d’ailleurs rendu en préambule de l’ouvrage) porte sur un thème riche d’implications: l’émergence de nouvelles formes de sexualité et de nouveaux rites de socialisation chez les hommes gais avec l’arrivée du sida. Michael Pollak, on le sait, figurait comme l’un des chercheurs français les plus en vue dans le domaine de l’homosexualité. Dans cette publication posthume de dix pages, il montre que le safe sex chez les hommes gais ne se limite pas au port du condom. Soulignant la part de rituel et de socialité contenue dans la drague homosexuelle, il donne un nouveau sens à ce que d’autres appellent la promiscuité. De la transgression sociale à laquelle l’homosexualité était associée à la violation des limites de son propre corps, Pollak voit un fil conducteur qui pourrait expliquer des pratiques comme le fist-fucking et le sado-masochisme de certains hommes homosexuels. De même, il perçoit les jack-off parties (masturbation en groupe) comme une forme de socialisation homosexuelle qui offrirait l’avantage de prévenir l’expansion du VIH et d’y sensibiliser ses participants. Enfin, l’auteur remarque que les "pratiques sans risque", comme la masturbation et le voyeurisme, sont rapidement passées du domaine de la perversion ou de l’immaturité psychique pour devenir "in", prévention oblige. Cherchant un juste équilibre entre le risque et le plaisir, la sexualité homosexuelle, au temps du sida, demeure en évolution constante.

On pourra être d’accord ou non avec les idées de Pollak mais, en présentant les choses sous une perspective différente, il force la réflexion. Davantage de contributions de ce type auraient sans doute incité plus de lecteurs anglophones encore à découvrir les gay studies from the French Culture (le s final du titre original en moins).

Michel Dorais,
consultant et chercheur

 

Thomas Laqueur, La Fabrique du sexe.
Essai sur le corps et le genre en Occident

Paris, Gallimard, NRF-Essais, 1992, 355 pages

 

Si on accepte généralement l’idée que les caractéristiques morales, affectives et sociales de la différence sexuelle sont des constructions culturelles et psychiques, on se laisse bien moins facilement convaincre que sa description biologique soit autre chose qu’une reproduction authentique du corps. Que définir le "sexe biologique" ne soit pas tant le décrire ou le représenter que le construire, voilà la thèse que défend l’historien François Laqueur dans un étonnant et fascinant ouvrage, traduit en français et paru chez Gallimard, La Fabrique du sexe.

Ce titre indique déjà à partir de quel lieu épistémique Laqueur situe son Essai sur le corps et le genre en Occident. Il participe à ce courant de l’histoire des sciences qui, dans la foulée des Foucault, Khun, Rorty, considère les sciences comme des pratiques qui littéralement produisent la "réalité" scientifique ou encore, selon la formule de François Jacob (1970), construisent "leur vérité". Laqueur estime, en effet, que le discours biologique, tout comme ses représentations du corps sexuel est lui aussi soumis aux dilemmes de l’interprétation et du questionnement herméneutique et qu’il peut, de ce point de vue, être considéré comme une fiction à l’instar des productions littéraires ou de d’autres écrits descriptifs. Par toute une série de micro-histoires, de mises en rapport de différents discours savants, d’illustrations picturales, il met peu à peu en place le procès de la "fabrique" de la différence sexuelle dans et par le discours biologique.

Laqueur organise ce procès historique en explorant les rapports qu’entretiennent les notions de genre et de sexe qui, selon lui, structurent les questions et les réponses que les discours savants anciens et modernes ont élaboré sur l’identité et la différence sexuelles. Le genre ici se rapporte à la définition culturelle — surtout politique — des catégories sexuelles, alors que le sexe se réduit aux caractéristiques corporelles et/ou biologiques de la différence sexuelle. Distinction qui évidemment ne revêt que l’apparence de la simplicité et de la limpidité. Distinction qui est loin de faire l’unanimité parmi ceux et celles qui réfléchissent à cette question mais que Laqueur justifie et maintient. Elle lui permet de reconnaître l’originalité et l’autonomie de la biologie — ses découvertes et son savoir — mais aussi, de l’interroger comme l’une des instances qui contribuent à la formation de nos catégories socio-sexuelles tout en étant elle-même traversée par des préoccupations et des références politiques. C’est donc au sein même de l’histoire de la représentation biologique de la sexualité que Laqueur nous fait prendre conscience de la constante oscillation de l’influence du sexe sur le genre social et du genre sur le sexe biologique.

Alors qu’il poursuivait des recherches sur les pratiques obstétriques du xviie siècle, Laqueur bute de plus en plus sur un étrange type de conseils que médecins et sages-femmes s’empressent de fournir aux femmes et aux couples en mal d’enfant. Étrange en tout cas pour un spécialiste du xixe siècle habitué à voir les médecins débattre de l’existence même de l’orgasme féminin. Ces
sages-femmes et ces médecins paraissaient croire que l’orgasme féminin était l’une des conditions d’une heureuse génération... l’orgasme était censé relever de la routine, être un moment indispensable de la conception (p. 9).

D’étonnement en exploration, Laqueur va à la rencontre de ce qu’il croit reconnaître comme une rupture dans la conception qu’on se faisait de la différence sexuelle en Occident.

Au tournant du xviiie siècle, remarque Laqueur, un nombre grandissant d’ouvrages se mettent à considérer que les différences que l’on juge importantes entre le sexe masculin et le sexe féminin, donc entre hommes et femmes, reposent sur des distinctions corporelles décelables, faits de nature, roc solide de la différence des sexes. Cette proposition lui apparaît comme la réplique inversée d’une position qui, de l’Antiquité à la Renaissance, supposait au contraire que le corps morphologique et reproducteur n’était qu’un sous-système à l’intérieur d’un ordre beaucoup plus vaste constitué de toute une série d’oppositions fondamentales qui structuraient la représentation que l’on se créait de l’univers. Représentation qu’on peut sommairement évoquer en disant que tout corps terrestre était pensé comme la combinaison de quatre éléments de base: l’air, la terre, l’eau, le feu auxquels correspondent quatre qualités fondamentales: le chaud et le froid, le sec et l’humide. La complexion masculine et la complexion féminine se caractérisent par la prédominance de deux de ces qualités: l’homme est chaud et sec; la femme, froide et humide. C’est cet ordre naturel des choses, dont le corps n’est qu’une occurrence, qui donnait assises aux différences sociales et politiques séparant hommes et femmes. Le sexe morphologique n’était que le signe de l’appartenance à l’une ou l’autre catégorie, non le fondement de la masculinité ou de la féminité. Laqueur s’attarde d’ailleurs à démontrer que loin de considérer le corps comme une référence solide des différences sexuelles, les anciens n’en finissent pas de douter de son pouvoir de démarquer ce qui appartient à l’un ou l’autre sexe. D’autant qu’à y regarder de plus près, comme le fait Laqueur et d’autres historiens avec lui, on s’aperçoit qu’être froides, comme le sont les femmes, signifie essentiellement être "moins" chaudes. De telle sorte que la différence sexuelle apparaît comme une différence de degré de perfection à l’intérieur de ce que Laqueur appelle une unique chair/sexe. Le corps masculin chaud et sec présente la version achevée de cette chair/sexe; le corps féminin froid et humide, la version inachevée, incomplète, avortée. Ainsi, hommes et femmes se trouvent-ils dotés d’un même organe pénien, à cette différence près que le "pénis" féminin cryptique atteste ce défaut de chaleur dont on sait que les femmes ne sont pas assez pourvue. La même logique organise les rapports du sexe reproducteur: sang menstruel et sperme participent d’une même économie des fluides, ce dernier n’étant que l’effet d’une coction plus puissante et plus élaborée, coction qu’encore une fois la femme n’est pas capable d’opérer. Ce modèle, que Laqueur nomme "unisexe", représentait donc la sexualisation du corps comme une série d’écarts, de discontinuités ou plutôt, comme le suggère Aristote, de déviations au sein d’une continuité charnelle, corporelle. On doit évidemment signaler que c’est le féminin qui introduit le bris, le manque, le défaut dans l’uniformité, la complétude, la beauté du corps/mâle. C’est pourquoi il semblerait plus juste de dire qu’on a affaire à une conception asymétrique des sexes où, selon la formule de Nicole Loraux (1989), le féminin fonctionne comme l’opérateur de la différence sexuelle au sein d’une chair/corps unique.

En fait, Laqueur emploie l’expression "unisexe" par opposition à la conception qui émerge au début du xviiie siècle alors qu’on commence à penser qu’il existe "deux sexes" biologiquement différents, symétriquement opposés, irréductibles l’un à l’autre et complémentaires. Du modeste médecin jusqu’aux grandes figures de la médecine du xixe siècle, des obscurs commentateurs et polémistes aux importants théoriciens politiques, on s’accorderait de plus en plus pour
proclamer haut et fort que les revendications de l’égalité entre les sexes reposaient sur l’ignorance profonde des différences physiques et mentales immuables entre les sexes et que ce sont celles-ci, et non les caprices du législateur, qui déterminaient la division sociale du travail et des droits (p. 238).

Plusieurs réponses sont déjà là toutes prêtes sur le marché de la spéculation historique pour expliquer l’affaiblissement du modèle du sexe unique au profit du modèle des deux sexes: ruptures épistémologiques, découvertes scientifiques, changements économiques, bouleversements politiques. Laqueur se démarque de ce type d’explication qui fait du "sexe" moderne l’effet mécanique de causes qui lui seraient extérieures. Il s’attache plutôt à démontrer en quoi la nouvelle définition de la différence sexuelle est inscrite en chacune de ces évolutions. Il met d’abord à l’épreuve la thèse selon laquelle la nouvelle compréhension de la différence sexuelle serait le produit des découvertes scientifiques. Laqueur utilise de façon absolument fascinante une cinquantaine de planches anatomiques de la Renaissance —reproduites au centre de l’ouvrage — comme autant de pièces à conviction à l’encontre de cette thèse. Pendant deux siècles de dissection, constate-t-il, la plupart des naturalistes reproduisent toujours les nouvelles données de l’observation de l’appareil génital sur le modèle "unisexe", par exemple, en dessinant le vagin comme un pénis interne. Comme quoi des données apparemment nouvelles ne sont jamais en elles-mêmes suffisantes pour changer une façon de voir le corps et de théoriser la différence et l’identité sexuelles. Si donc les données de la dissection ont pu être absorbées par le modèle unisexe, Laqueur nous démontre aussi que la "découverte" de deux sexes distincts ne procède pas non plus des nouvelles connaissances empiriques de la physiologie et de la biologie de la reproduction. La nouvelle façon d’interpréter le corps sexuel n’a pas été la simple conséquence d’évidents progrès des connaissances mais relèverait de nouvelles préoccupations à la fois intellectuelles et politiques qui traversent le discours biologique, préoccupations que la biologie elle-même contribue à façonner.

Laqueur utilise le triple idéal démocratique comme symbole du contexte politique dans lequel s’élabore l’affirmation des deux sexes. Les idéaux proclamés de liberté et d’égalité supposaient en effet que l’accès aux droits et devoirs socio-politiques, à ses obligations et à ses avantages, ne devait plus reposer que sur les aptitudes individuelles indépendamment de toutes autres considérations de naissance, de race, de religion et évidemment de sexe. Du coup était sapée la "naturelle" division sociale des sexes inscrite dans l’ordre universel des choses. Le genre perdait son fondement. Laqueur nous fait en quelque sorte assister à la mise en place de la justification biologisante du dernier des idéaux de la Révolution française: la fraternité. On suit avec un intérêt toujours renouvelé la démarche de Laqueur qui, d’exemple en exemple, tente de montrer comment, à travers les luttes politiques, les discours qui les traversent et ont fait s’affronter la science du sexe et les impératifs de la culture, les hommes et les femmes du xviiie et du xixe siècles ont été amenés à penser qu’il existe deux sexes biologiquement distincts, dont les aptitudes sexuées justifient les positions différentes et complémentaires qu’ils, mais surtout, qu’elles occupent autant dans le champ du désir que dans le champ socio-politique.

Des découvertes de Graff, de Bartholin, à celle des ovaires et des spermatozoïdes, en passant par la mise à jour des mécanismes de la reproduction — entre autres, la séparation de l’orgasme féminin de la reproduction — et de la physiologie de la réaction sexuelle, il n’est pas jusqu’à l’exploration du squelette et du système nerveux qui n’aient suscité une pléthore de discours et permis aux médecins et théoriciens sociaux de débattre sans fin sur la "nature" de la femme et, bien sûr, de lui en fabriquer une. Contrairement aux médecins hypocratiques qui considéraient la femme comme un mâle manqué, le discours biologisant se met à considérer qu’une femme est une femme, non plus inférieure, mais différente! Différence radicale qui repose essentiellement sur les particularités biologiques et mentales du corps féminin. La matrice n’est plus une sorte de pénis inversé mais bien un "utérus", c’est-à-dire un organe unique et singulier
dont les fibres, les nerfs et la vascularisation offraient une explication et une justification naturaliste du statut social des femmes (p. 173).

Peu à peu se mettent en place un corps spécifiquement féminin dont on ne cesse de décrire les bouleversements et un système nerveux typiquement féminin qui se traduit par des aptitudes intellectuelles, morales, éthiques, esthétiques différentes de celles de l’homme et qui réserve la femme à ce qu’on appelle la sphère privée de la société. Cette conviction, nous illustre Laqueur, façonne l’argumentation de la plupart des protagonistes de la scène culturelle et politique du xixe siècle: celle des partisants de l’exclusion et de l’intégration des femmes dans la vie civique, celle des féministes et des anti-féministes. Par exemple, si Roussel, Moreau et Cabananis plaident en faveur des différences et des inégalités tant sociales que juridiques du nouveau Code Napoléon en s’appuyant sur les "données" de la nature, c’est cette même nature intrinsèque des femmes — pourvues d’un système nerveux plus sensible, moins sujettes aux bouleversements du désir, etc. — qu’évoquent aussi Millicent Fascett, Mary Wollstonecraft et d’autres éminentes féministes pour justifier et réclamer que les femmes occupent une place qui leur serait propre dans la vie publique.

Tout au long de cette érudite mais passionnante exploration, Laqueur ne cesse d’argumenter et de démontrer que rien de "scientifique" ne permet de passer ainsi sans discontinuité du corps vu et su de la biologie à la représentation de la différence sexuelle sous le mode des deux sexes. Affirmer à l’instar de ce médecin français du xixe siècle, Achille Chereux, que "seul l’ovaire fait de la femme ce qu’elle est", avant même qu’on sache quoi que ce soit sur le rôle des ovaires dans la vie biologique des femmes, c’est faire tout autre chose que d’induire une théorie de l’identité sexuelle des faits observés, si tant est que la science procède de cette façon. Considérer l’ovaire comme l’instance organisatrice de la féminité de la femme, c’est façonner une représentation idéologique de la féminité au sein même du discours scientifique. Peut-être le plus grand mérite de cet ouvrage est-il de nous permettre en quelque sorte d’assister, exemple après exemple, à la mise en place d’un savoir qui produit et façonne la représentation de la différence et de l’identité sexuelles comme fait scientifique, savoir qui a servi de caution et d’argument d’autorité aux luttes de pouvoir dont le sexe a été l’enjeu. Ce faisant Laqueur ne manque pas évidemment de déconstruire l’objet de son étude. Il maintient et démontre que ce qu’on appelle les différences sexuelles ne sont jamais constituées que par une série de limites ou plutôt de frontières que différentes pratiques discursives tracent entre féminin et masculin, entre hommes et femmes. Ces frontières, pas plus que les frontières nationales, même quand elles prennent appui sur ce qu’on appelle des accidents géographiques, ne sont pas de simples et pures limites "naturelles" que la biologie pourrait nous révéler. La science biologique, constate-t-il, ne s’est jamais approchée d’une quelconque
vérité sur le sexe alors même que plus que jamais elle ne fit autant de révélations sur l’anatomie et la physiologie de la reproduction. (p. iv)

Loin donc de clore le procès de la fabrique du sexe, la fiction historique de Laqueur la relance à cette frontière même qu’il avait tracée entre les notions de genre et de sexe. À vrai dire, on peut douter qu’il ait vraiment réussi à maintenir jusqu’au bout la distinction nécessaire à l’établissement de cette frontière, à moins de penser celle-ci non pas tant en termes de fermeture sur des entités closes sur elles-mêmes que comme lieu d’entrouverture et de communication où les notions de genre et de sexe se traversent l’une l’autre dans et par le no man’s land de leur distinction. On ne peut qu’espérer que sa réflexion et les questions qu’elle ouvre trouve un écho dans la réflexion et la recherche sexologique québécoise qui, dans sa tentative de construire son objet d’étude, se doit, elle aussi, d’interroger ce sexe moderne qui organise toujours plusieurs de nos représentations de la différence et de l’identité sexuelles.

Claudette Isabelle,
chargée de cours
à l’Université du Québec à Montréal

RÉRÉRENCES
Jacob, F. (1970). La Logique du vivant. Une histoire de l’hérédité. Paris: Gallimard, Tel.

Loraux, N. (1989). Les Expériences de Tirésias. Le féminin et l’homme grec. Paris: Gallimard, NRF-Essais.

Réjean Tremblay, Couple, sexualité et société
Paris, Payot, 1993, 246 pages

 

À la fois sociologue et sexothérapeute, l’auteur propose dans son ouvrage une critique du discours actuel sur la normalité sexuelle ainsi qu’une analyse des conséquences de ce discours sur le vécu sexuel des couples et sur l’intervention sexothérapeutique. Il postule que chaque culture se donne un modèle de normalité sexuelle et que ce modèle a une valeur normative tant pour les conjoints eux-mêmes que pour les sexothérapeutes. Son but est de permettre aux thérapeutes de prendre un recul critique par rapport au modèle qu’ils véhiculent sur la sexualité et sur le couple.

L’auteur reprend la thèse que toutes les approches thérapeutiques, y incluant les sexothérapies, sous-tendent une conception de l’être humain. Cette représentation correspond à un modèle de la normalité, c’est-à-dire à des normes sur le fonctionnement humain. À partir de ce modèle, le thérapeute définit les objectifs de sa démarche thérapeutique avec un client, établit ses stratégies, choisit ses techniques d’intervention et évalue l’efficacité de son travail. Le risque existe cependant que la démarche entreprise par le thérapeute aboutisse à une impasse si ses représentations normatives correspondent à celles de son client et si elles sont de plus erronées. N’étant pas désincarné, le sexothérapeute participe lui aussi au "processus de normalisation" (p. 25) qui permet à tout groupe social d’établir des consensus sur des thèmes comme ceux de la sexualité ou de la vie en couple.

En parallèle, le couple qui demande une aide thérapeutique le fait en se référant lui aussi à des représentations de ce qui est normal ou pas. Ces normes jouent, selon l’auteur, un rôle important dans le développement des conflits à l’intérieur du couple. À un premier niveau, les représentations véhiculées par les deux partenaires reproduisent celles de leur milieu respectif. Mais à un autre niveau se retrouvent des représentations archaïques sur la vie à deux qui s’apparentent beaucoup au conte de la Belle au bois dormant. L’écart entre ces deux niveaux de représentation ou entre chaque niveau de représentation et la réalité quotidienne du couple engendre des frustrations et des tensions qui peuvent facilement dégénérer en conflits insolubles.

L’auteur illustre par la suite son propos en analysant quatre problématiques sexuelles particulières. Il aborde tout d’abord la question de l’éjaculation rapide qu’il définit comme une "sociopathologie", c’est-à-dire comme un trouble d’origine purement sociale. Pour lui, la rapidité d’éjaculation devient un problème lorsqu’une société véhicule certains mythes de performance sexuelle et que les couples achètent ces croyances erronées. Il suggère alors une approche thérapeutique centrée sur la démystification.

La seconde problématique abordée est celle de l’anorgasmie coïtale qui peut trouver son origine dans certaines pratiques sociales. La fonction première de la sexualité dans la culture judéo-chrétienne n’étant pas le plaisir, mais bien la reproduction, aucune emphase n’a donc été mise dans l’éducation des femmes sur l’érotisation du vagin. L’auteur présente les étapes d’une démarche thérapeutique pour combler ce manque.

Le manque de désir chez l’homme constitue un autre trouble sexuel qui est, selon l’auteur, rattaché à la modification récente des rapports homme-femme. Comme l’homme faisait à peu près toujours les avances sexuelles dans le couple, il était perçu comme un être hypersexué. Mais la femme a aujourd’hui la possibilité de manifester ouvertement son désir sexuel au même titre que l’homme. Ce changement social menace toutefois l’identité sexuelle de l’homme, au risque d’entraîner chez lui une perte de désir et un climat de méfiance entre les deux partenaires. L’auteur propose donc de confronter ces deux représentations contradictoires, soit celle de la performance génitale demandée à l’homme et celle de la réciprocité obligatoire du désir sexuel.

La dernière problématique analysée concerne les relations extraconjugales. L’auteur note que la règle morale interdisant les relations extraconjugales demeure alors que certains changements sociaux facilitent le passage à l’acte. La croyance que l’exclusivité dans le couple constitue une preuve d’amour est sous-jacente à cette interdiction en même temps qu’elle est source d’une grande souffrance lorsqu’elle n’est pas respectée. La démarche thérapeutique proposée consiste à "raisonner les émotions" (p. 220) des deux partenaires en confrontant leur notion d’exclusivité.

L’intérêt de ce livre est qu’en remettant en cause le modèle actuel de normalité sexuelle, il favorise une approche thérapeutique des troubles sexuels moins morale, plus globale et peut-être plus efficiente. Il donne lieu cependant à quelques critiques qui se révèlent somme toute mineures.

Tout d’abord, en plus d’expliquer la formation des modèles normatifs d’un point de vue sociologique, l’auteur aurait pu, en tant que sexothérapeute, montrer le rôle des croyances normatives sur le fonctionnement humain. Cette autre perspective permet en effet de mieux saisir les mécanismes psychologiques sous-jacents au développement des troubles sexuels.

De plus, l’auteur suggère des objectifs thérapeutiques pour chacun des problèmes analysés, mais ne propose pas de techniques particulières pour les atteindre. Cet ajout aurait été sûrement apprécié par le thérapeute, puisqu’il ne suffit pas de dénoncer les croyances erronées d’un client pour que celui-ci les modifie.

Enfin, dans son approche qu’il veut globale, l’auteur ne tient pas compte de l’impact du processus relationnel sur le développement et le maintien de la problématique sexuelle. Comme pour une majorité de sexothérapeutes influencés en cela par Masters et Johnson, il évalue la qualité de la relation dyadique surtout dans le but de vérifier s’il existe des contre-indications à la thérapie sexuelle. Mais il se coupe ainsi d’une information fort pertinente pour la compréhension et le traitement des troubles sexuels.

Serge Tremblay,
superviseur de stagiaires
du programme de maîtrise en sexologie,
concentration conseling,
de l’Université du Québec à Montréal

 

 

Janine Mossuz-Lavau, Les Lois de l’amour. Les politiques de la sexualité
en France (1950-1990),
Paris, Payot, 1991, 347 pages

Puisque son titre s’y prête, nous nous permettrons d’affirmer que tout débute et finit mal dans ce livre. D’un trait, il y a équivalence entre lois et politiques d’un côté, entre amour et sexualité de l’autre. Comme le révélera à l’envi la suite, l’auteur n’a manifestement qu’une vision formaliste et réductionniste de la loi: celle qui est débattue et codifiée à l’assemblée législative. Or, bien que la France ne soit pas un pays de common law, ses tribunaux n’en ont pas moins un pouvoir interprétatif très large, comme en témoigne d’ailleurs l’exemple du viol (chap. IV). Il s’ensuit que l’équivalence entre lois et politiques, que l’auteure ne problématisera nullement, donne l’impression que le résultat adéquat des débats politiques est de formuler une loi ici, d’en abroger une autre là. Par ailleurs, s’il s’agit des "lois de l’amour", comment expliquer le silence autour des dispositions du Code civil quant au mariage, au divorce, à la garde d’enfants et au testage? Ce sont pourtant là les dispositifs premiers de l’appareillage du pouvoir autour de la question des genres. Ici aussi, c’est que l’auteure adopte une position réductionniste non seulement de l’amour à la sexualité, mais aussi de la sexualité au comportement sexuel génital, sans discussion ni énoncé de problématique.

Les lecteurs et lectrices auront déjà compris que ce livre nous a déplu, ennuyé, dérangé par le simplisme de sa reconstitution historique au sens le plus banal du terme. La description de son contenu aidera à mieux comprendre pourquoi.

Le livre comprend cinq chapitres traitant, dans l’ordre, de contraception, d’avortement, de sexualité des jeunes, de violence et d’homosexualité.

Chaque chapitre est une litanie chronologique: a) des "faits" législatifs entendus au sens des débats parlementaires entourant la décriminalisation de certaines conduites, ou la criminalisation et la pénalisation accrues d’autres, et b) dans une moindre mesure, des "faits" statistiques mesurés par des enquêtes d’opinion ou par des enquêtes sur les comportements.

L’auteure ne propose aucune analyse de ces "faits". Le seul élément d’analyse explicite — et d’un intérêt relatif — sera l’exposition du clivage droite-gauche. Cette dernière, de manière systématique, aura fait voter l’ensemble des mesures "libéralisant la sexualité des Français" (par exemple, contraception, avortement, éducation sexuelle des jeunes, homosexualité) et favorisant la pleine reconnaissance de la dignité des femmes (par exemple, viol, harcèlement sexuel) même lorsque la gauche se trouvait dans l’opposition (jusqu’en 1981). D’ailleurs, il vaudrait mieux dire la gauche socialiste, puisque l’auteure montrera les contradictions internes du Parti communiste à l’égard de ces mesures.

Il est toutefois un autre élément d’analyse, largement implicite celui-là, et qui, pourtant, recouvre toute la méthode de l’auteure, à savoir son rejet — nous nous permettrons de dire tellement hâtif qu’il donne à croire que c’est par incompréhension — de l’hypothèse de Foucault.

Dans l’introduction, Mossuz-Lavau affirme tout de go que dans cette période de 40 ans, "la France a connu une véritable révolution sexuelle" (p.9), la faisant "sortir de l’ère victorienne" (p.10) parce que la sexualité subissait encore en 1950 "de nombreuses contraintes" (p.10). Cette révolution aura permis d’en arriver à une mise en cause du "modèle procréateur, adulte, hétérosexuel, et parfois violent, refusant en tout cas aux femmes leur pleine autonomie sexuelle" (p.11). En retour, cela aura permis qu’un "nouveau modèle" voie le jour (p.11). De telle sorte qu’on ne peut "prendre au pied de la lettre les propos de Michel Foucault" (p.10).

Pourtant, non seulement ne nous révèle-t-elle pas ce qu’est ce nouveau modèle, mais surtout, ses données nous permettraient une interprétation contraire: il y a eu des accommodements, des réaménagements, mais toujours à l’intérieur de ce modèle d’hétérosexualité dominante et viriarcale, car même si dans certains cas ce sera débattu en opposition à ce modèle (par exemple, les droits des homosexuels), ce sera toujours, néanmoins, en rapport avec le standard de l'hétérosexualité (masculine).

La contraception (chap.1). Finalement permise en 1967, encore qu’à deux vitesses, une pour les 18-21 ans, l’autre pour les 21 ans et plus, la contraception sera rendue disponible à tous les majeurs (18 ans) en 1974. En 1981, la Ministre socialiste lancera une vaste campagne d’information nationale sur la contraception. Or, si la pénétration des moyens contraceptifs suit une courbe ascendante régulière dans la population, 65 % des femmes de 18 à 49 ans utilisant un contraceptif en 1988, ce sont précisément les femmes qui demeurent responsables de la contraception, et les principaux moyens utilisés (faute de mieux, car la recherche se fait dans le monde masculin) sont féminins, ce que des féministes (Maria de Coninck et Louise Vandelac, entre autres, que l’auteure mentionne) finissent par dénoncer à la fin des années quatre-vingt.

L’avortement (chap.2). Libéralisé en 1974 et, de manière plus importante encore, sous la notion d’interruption volontaire de grossesse, il s’agit là sans doute du gain le plus notable pour les femmes. Néanmoins, non seulement la disponibilité en demeure-t-elle fort variable entre les départements français, mais on aura vu ressurgir les débats avec force lorsque la pilule abortive (RU488) a fait son apparition. Si les pratiques ont changé, on peut s’interroger sur la mesure de l’intégration sur le plan des valeurs, des attitudes.

La sexualité des jeunes (chap.3). Mis à part quelques efforts mesurés et timides pour faire entrer l’éducation sexuelle à l’école, on n’aura réussi qu’à créer en 1973 un Conseil supérieur de l’information sexuelle et de la régulation des naissances, à mission consultative et documentaire. Au-delà, quels changements, s’il en fut, auront été apportés aux manuels scolaires et aux pratiques pédagogiques qui avanceraient la transformation des rapports socio-sexuels? L’auteure n’en dit mot.

Les violences sexuelles (chap. 4). Le viol a été défini beaucoup plus largement en 1980 et la pénalisation en a été accrue. Il y a eu, subséquemment, une nette hausse des dénonciations. Mais y a-t-il eu une hausse simultanée des condamnations? Et que sait-on des peines? Welzer-Lang (1988) a montré que le mythe du violeur est vivant et bien portant, mais l’auteure n’en fait nullement mention. En matière de violence conjugale, il ne s’est à peu près rien passé sur le plan national (cf. Welzer-Lang, 1991), et, d’ailleurs, l’auteure en parle peu. Quant au harcèlement sexuel, il a fait son entrée au Code pénal en 1991.

Enfin, l’homosexualité; le plaisir diffus (chap.5). Un chapitre mettant dans le même sac homosexualité et décentration du plaisir sexuel féminin par rapport à la forme coïtale serait déjà suspect. Que la discrimination envers les homosexuels ait été réduite sur le plan législatif en 1974, puis en 1978, avant d’être abolie en 1981, dit peu encore de la possibilité de se vivre homosexuel. L’adoption, en 1985, d’une loi contre la discrimination envers les homosexuels, fait un pas de plus.

Quant à la réappropriation par les femmes de leur corps, il est permis de se demander dans quelle mesure les travaux sexologiques cités (Kinsey; Masters et Johnson) n’ont pas plutôt consacré le primat de l’hétérosexualité dominante (cf. à ce sujet, Jackson, 1987).

Dans sa conclusion, l’auteure affirme que cette libération sexuelle, si elle doit beaucoup à Mai 68 et au mouvement féministe, doit encore plus à la gauche, et particulièrement à la Gauche socialiste. Mais devant le frein que risque d’imposer la menace du sida, il faut demeurer vigilant face aux tenants de l’ordre moral (p. 310).

N’a-t-on pas simplement remplacé une morale par une autre sans aucunement favoriser — ce que le juridique ne peut faire de toute manière — les conditions d’un débat éthique pour une (re)définition des rapports entre les genres? N’a-t-on pas escamoté même, le plus possible, cette demande éthique des femmes en lui donnant une réponse juridique? Les lecteurs et lectrices auront sans doute compris que nous répondons affirmativement aux deux questions. Nous concluons de ce livre de Mossuz-Lavau qu’il passe totalement à côté de son objet.

Daniel Sansfaçon,
professeur à l’Université du Québec à Montréal

RÉFÉRENCES
Jackson, M. (1987). "Facts of Life or the Eroticization of Women’s Oppression! Sexology and the Social Construction of Heterosexuality", dans P. Caplan (éd.): The Cultural Construction of Sexuality (p. 52-81). Londres: Tavistock.

Welzer Lang, D. (1988). Le Viol au masculin. Paris: L’Harmattan.

Welzer Lang, D. (1991). Les Hommes violents. Paris: Lierre et Coudrier.



Articles originaux sur http://www.unites.uqam.ca/~dsexo/elysa.htm

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